Les Atomes Crochus
Accueil > Publications > Entretiens > L’Ogresse en livre : entretien avec Francine Pellaud et Clémentine (...)

L’Ogresse en livre : entretien avec Francine Pellaud et Clémentine Robach

L’Ogresse se transforme comme par magie au fil de l’histoire des Atomes : récit sur le développement durable, d’abord présenté sous forme de spectacle, il devient aujourd’hui livre illustré. F. Pellaud et C. Robach reviennent pour nous sur leur travail pour coucher sur le papier ce récit allégorique qui fait rimer « lire » avec « agir » et « réfléchir » avec « plaisir ».

Francine, as-tu donné des indications à Clémentine en plus du texte lui-même avant le commencement de votre travail ? Si oui, en quoi t’ont-elles aidée Clémentine ?

CR  : J’ai eu le sentiment que Francine me laissait complètement champ-libre vis-à-vis des illustrations.

FP : Rien ! J’ai laissé libre cours à son imagination, et j’ai bien fait ! Ainsi, j’ai eu l’avantage d’être surprise par tous les dessins et de voir combien ce que je croyais simple pouvait engendrer des choses « extra-ordinaires ». J’ai toujours été surprise en bien par la capacité de Clémentine à mettre en image des ressentis et des métaphores.

CR  : Cette liberté s’accompagnait aussi d’un peu d’appréhension : et si j’étais partie dans une direction complètement différente de ce que Francine imaginait ? Je lui ai donc envoyé dès que possible les premières esquisses.

Quelles ont été les étapes de votre travail commun ?

CR  : Il y a eu un premier travail de prise de connaissance du texte et de son découpage en double page (quelle partie du texte pour quelles illustrations) en fonction du type de livre que nous imaginions. Imaginer la destination du livre et son format a été un travail réalisé avec Mélodie Faury, de l’équipe des Atomes, qui a apporté beaucoup à tous les stades de l’évolution du livre.

FP  : La première étape a été de trouver l’affiche de la version spectacle de L’Ogresse. C’est elle qui a donné le ton, il me semble, à l’ensemble du livre. Le personnage était créé, restait à le faire évoluer, à le mettre en situation, à le faire vivre. Le personnage en lui-même, symbole d’une société en pleine déchéance, a permis à Clémentine de créer des environnements graphiques mettant en lumière de manière très imagée et très fine la voracité intrinsèque de ce personnage. C’est donc sur cet environnement que s’est échelonné le travail, Clémentine me proposant des dessins qui suivaient le fil de l’histoire, tout en sortant de la linéarité pour mieux illustrer l’intemporalité du conte.

CR : Le texte était un matériau de base très riche et très dense. Il fallait donc penser très en amont à sa répartition et à l’équilibre qui s’établirait avec les images. Au vu de ce questionnement nous nous sommes rendu compte que le texte gagnerait beaucoup à être réduit, pour plus d’efficacité et de fluidité à la lecture.

FP  : Il y a eu un gros travail d’écriture, ou plutôt de réécriture, afin de ne garder de l’écrit originel que la « substantifique moelle » chère à Rabelais. Ce travail a été grandement fait par Mélodie, qui a su prendre le recul que moi, en tant qu’auteur, j’avais du mal à envisager. En outre les répétitions nécessaires à l’oral le sont moins à l’écrit. D’autant que si le texte de L’Ogresse utilise certains des éléments du conte classique (un roi et une reine, des fées...), il s’en éloigne par de nombreux traits (avec l’introduction incongrue du hamburger par exemple).

Les dessins sont très différents du costume de l’actrice, Violaine Brebion : quel rôle le spectacle a-t-il joué dans l’élaboration du livre ?

CR : Le texte offrait aussi beaucoup d’interprétations graphiques possibles, ce qui était très intéressant et enthousiasmant pour l’illustration ! Comme je n’ai pu assister à une représentation, je n’ai appréhendé L’Ogresse qu’à travers le texte du conte : je n’étais donc pas influencée (peut-être un peu à regret ?!) par le ton du spectacle.

FP : En fait, le lien le plus fort pour moi entre livre et spectacle est l’utilisation de la métaphore. Toutes deux, sans s’être consultées, ont développé leur propre imagerie, ce qui donne deux visions complémentaires d’un même personnage.

On parle parfois de la « couleur » d’un texte : comment avez-vous choisi les vôtres ? Les couleurs jouent notamment un rôle dans l’identification des trois fins possibles : correspondent-elles à trois atmosphères différentes ?

CR  : Au départ je voulais partir sur une palette de couleur très tranchée (noir et blanc, avec pointes de rouge) ; mais nous nous sommes rendu compte que le noir était trop prégnant, trop « plombant », notamment pour le public enfants auquel ce livre est destiné. Ce noir était également dû à la technique de départ, le monotype, qui est une technique d’impression unique. J’ai donc repris ces impressions noir et blanc, et leur ai apporté de la couleur à l’aquarelle.
J’ai donc utilisé des couleurs vives et plus gaies dans un deuxième temps !

Avez-vous eu des modèles pour ce livre ? Si oui, quels ont-ils été ?

FP  : Disons que je savais, pour avoir déjà expérimenté l’interactivité avec le public à travers les récits Histoire de fou et Les Trois Mondes, que j’avais envie de laisser aux publics le choix de la fin, et donc de leur vie, de ce qu’ils avaient envie de voir pour le futur. Par contre, comme ma démarche s’inscrit dans l’univers des contes, je savais aussi qu’un conte de fée est là pour apporter une vision positive de l’avenir. C’est la raison pour laquelle je souhaitais, quelle que soit la fin choisie par les publics, de leur en offrir une qui soit porteuse d’espoir. Par ailleurs, disons que le thème de la décroissance est souvent perçu comme un renoncement à tout, alors qu’il s’agit seulement d’un renoncement au superflu. C’est ce message-là qui a donné la couleur, que je ne voulais pas sombre, de cette histoire, qui est celle de notre société.
Les livres dont vous êtes le héros nous ont également inspirés. Ce type de livre est généralement proposé uniquement aux adolescents et nous souhaitions le transposer pour des enfants plus jeunes.

Le texte est très allégorique : quel intérêt cela présente-t-il pour le lien entre l’image et le texte ? La métaphore est-elle la même ? Est-elle déplacée ?

CR : Ce qui a été très intéressant pour imaginer les illustrations est le décalage qu’offre le texte entre l’univers merveilleux du conte et notre monde actuel. J’ai trouvé très amusant de faire se rencontrer ces deux mondes, à travers le dessin (notamment par des petits clins d’œil, des éléments intrus pour le conte, mais familiers pour notre société, comme le supermarché qui devient superpalais ou les toits d’usine faisant écho aux dents de l’Ogresse).

FP  : L’allégorie présente également un intérêt du point de vue des différents niveaux de lecture qu’elle autorise : l’histoire pourra passionner l’enfant parce qu’elle est proche de son monde, mais l’adulte lisant avec lui y trouvera également matière à réflexion.
Le clown procède un peu de la même manière.

Le mot de la fin ?

FP  : Au départ, j’étais une adepte des histoires sans support d’image, car elles permettent à l’imaginaire de chacun de se fabriquer un personnage « sur mesure », répondant à des critères personnels et individuels. Mais il faut avouer que les apports métaphoriques des dessins de Clémentine ont mis en lumière des messages qui n’étaient que sous-jacents dans le texte et ont ainsi contribué à l’enrichir d’une manière généreuse et originale. Ce fut un plaisir de les découvrir, de les apprécier, et surtout d’avoir en Clémentine une personne qui ressentait mieux que moi la sensibilité du texte. Un pur bonheur !

CR  : Je tiens à ajouter qu’il a été très enrichissant pour moi de travailler sur ce livre avec Francine, qui m’a permis de développer pour la première fois un univers graphique de bout en bout, sur une histoire complète.

Suivre la vie du site RSS 2.0 | Contact | Plan du site | Espace privé :